Résumé de la conférence de Laïla Nehmé sur les origines de l’écriture arabe

Les origines de l’écriture arabe : résumé de la conférence donnée par Mme Laïla Nehmé au Consulat général de France à Djeddah le 14 janvier 2014.

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D’après l’historien iraquien du IXe siècle ap. J.-C. al-Balâdhurî, auteur du Kitâbfutûh al-buldân, « Histoire des conquêtes », l’écriture arabe est née à al-Hîra, la capitale du royaume lakhmide, en Iraq. De là, elle se serait répandue à La Mecque à la faveur du déplacement de marchands. Les trois hommes mentionnés dans le texte auraient « fixé » l’écriture (arabe wada‘a) et en auraient organisé les lettres selon l’ordre qu’elles ont en syriaque, c’est-à-dire en araméen (arabe qāsū al-hijâ’). Cependant, non seulement les faits relatés remontent à la fin du VIe ou au début du VIIe siècle, à une époque où l’on sait que l’écriture arabe existe déjà, mais le texte lui-même ne dit pas que les trois hommes ont « inventé » l’écriture. La tradition arabe offre donc des pistes éclairant certains aspects concernant l’organisation de l’écriture, mais elle n’est pas explicite sur la question de son origine.
Il faut savoir que la langue arabe était utilisée depuis longtemps par les habitantsde la péninsule Arabique, mais qu’elle ne possédait pas sa propre écriture. La langue arabe a donc d’abord été écrite dans d’autres écritures de la région, notamment les écritures sud-arabique et nabatéenne, mais aussi lihyanite, voire grecque. Ainsi, par exemple, l’épitaphe du « roi de tous les Arabes », Imru’ al-Qays, découverte à Namārah, dans le sud de la Syrie,mais conservée au musée du Louvre, a été gravée en 325 ap. J.-C en écriture nabatéenne mais en langue arabe.
Pendant longtemps, on a considéré que les inscriptions en langue et en écriture arabes les plus anciennes étaient trois inscriptions découvertes en Syrie, toutes trois datées du VIe siècle apr. J.-C. et donc antérieures à l’avènement de l’Islam. L’une d’elles, datée de 529 ap. J.-C., a été écrite par un soldat envoyé en garnison au JabalUsays, dans la Harrah au sud-est de Damas, par le roi jafnide(ghassanide) al-Hārit bin Jabala (529 à 569 ap. J.-C.). L’écriture de ces inscriptions du VIe siècle ne présente aucun point diacritique permettant de distinguer les lettres ayant la même forme en arabe (b, t, n et y par exemple) ni aucune voyelle, ce qui est normal à cette époque, les premiers points au-dessus ou en dessous des lettres apparaissant dans un papyrus égyptien en 22 de l’Hégire, soit 642 de l’ère chrétienne, tandis que les plus anciennes notations de voyelles, sous la forme de points, apparaissent dans les premiers manuscrits coraniques, datés du Ier siècle de l’Hégire.
Cependant, de nouvelles inscriptions, découvertes depuis une dizaine d’années dans le nord-ouest de l’Arabie Saoudite (zone qui va d’al-‘Ulâ à la frontière jordanienneet qui s’étend à l’est jusqu’à la région de Sakākā),montrent que les lettres utilisées dans les textes gravés à cette époque dans cette région présentent toutes les caractéristiques, ou presque, de l’arabe, au point que l’on peut parler à leur propos d’une forme reconnaissable d’écriture arabe. Elles utilisent un système de datation « romain », c’est-à-dire qu’elles sont datées selon l’ère de la province romaine d’Arabie, qui commence en 106 ap. J.-C. ; certaines sont datées des IVe et Ve siècles de cette ère. On relève encore des tâtonnements, des archaïsmes ou des approximations dans les textes, mais la plupart des caractères arabes existent déjà au Ve siècle, même s’ils ne sont pas utilisés de manière systématique.
Par ailleurs, ces inscriptions témoignent clairement du passage progressif de l’écriture nabatéenne à l’écriture arabe. Ils contiennent un certain nombre d’emprunts lexicaux à l’arabe, par exemple le mot ’ashâbuhu pour dire « ses compagnons » ou l’article al- devant les mots. Le nombre d’inscriptions appartenant à cette catégorie, transitoire entre le nabatéen et l’arabe, ne cesse d’augmenter grâce aux fouilles et prospections réalisées par des équipes saoudiennes et européennes dans le Hijâz et l’on peut espérer de nouvelles découvertes à court terme.
Il est difficile de savoir exactement qui est responsable de l’évolution de l’écriture nabatéenne vers ce qui deviendra l’écriture arabe, mais il est possible d’émettre l’hypothèse suivante : les IVe et Ve siècles voient l’émergence, dans le nord-ouest de l’Arabie, de pouvoirs locaux que l’on peut appeler des principautés, à la tête desquels on trouve des « rois », mentionnés comme tels dans les inscriptions. Parmi les candidats se trouvent lesGhassânides, dont on sait désormais qu’ils sont présents dans la région au IVe siècle. Dans la mesure où une écriture évolue lorsqu’elle est utilisée sur des supports en matériaux souples (la fluidité facilitant les ligatures), on peut imaginer que ces principautés arabes, dont les membres parlaient sans doute une certaine forme d’arabe, avaient bâti des chancelleries qui rédigeaient des documents en arabe.Il faudra encore un peu de temps, après le Ve siècle, pour que les formes précises de l’écriture arabe soient fixées, se standardisent et soient utilisées systématiquement, mais l’essentiel du système est déjà en place au Ve siècle. Quant à la raison pour laquelle l’écriture arabe dérive de l’écriture nabatéenne et non de l’écriture sudarabique (sabéenne), on peut supposer que l’arabe est devenu une langue régulièrement écrite non pas en Arabie centrale (ce qui aurait pu la conduire à utiliser l’alphabet sabéen), mais en Arabie du Nord etlà, c’est tout naturellement l’écriture nabatéenne, écriture de prestige de la région, qui s’est imposée.
Aucune inscription en écriture arabe du VIe siècle n’a été découverte jusqu’à présent en Arabie, ce qui crée un hiatus entre l’inscription arabe préislamique la plus récente(dernier quart du Ve siècle) et l’inscription islamique la plus ancienne (644 ap. J.-C.). Il faut espérer que de nouvelles découvertes permettront de combler ce hiatus et de montrer que l’écriture arabe a été présente de manière continue en Arabie, où l’on sait désormais qu’elle trouve son origine.

Dernière modification : 16/01/2014

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